Mathieu Martin |

Le biais de complexité

Au cours de mon cheminement en tant qu’investisseur boursier, le sujet des biais cognitifs m’a toujours fasciné. Selon Wikipédia, un biais cognitif est «un mécanisme de la pensée, qui cause une déviation du jugement.»[1] Les biais cognitifs sont essentiellement des erreurs de perception qui amènent notre jugement dans la mauvaise direction de manière inconsciente. Voici quelques exemples de biais cognitifs :

  • La peur de prendre l’avion en comparaison avec l’automobile, alors que les chances de mourir en automobile sont substantiellement plus élevées qu’en avion (négligence des probabilités).
  • Au jeu de pile ou face, la tendance à croire qu’après 5 faces consécutives, les chances de tomber sur pile augmentent (sophisme du joueur).
  • Voir un titre que l’on voulait acheter prendre 20% de valeur à la suite d’un communiqué de presse et refuser de l’acheter à un prix plus élevé, même si les fondamentaux ont changé (biais d’ancrage).
  • En médecine, les gens qui reçoivent un traitement placebo ressentent parfois les mêmes effets que ceux recevant le vrai traitement, simplement parce qu’ils y croient mentalement (effet placebo).

Il existe des dizaines de biais cognitifs et ceux-ci font l’objet de nombreuses études en psychologie. Dans le domaine de l’investissement boursier, il est surprenant de voir à quel point les investisseurs peuvent devenir irrationnels (à différents degrés) lorsqu’on s’y attarde. Pour connaître du succès en bourse, je crois qu’il est important d’être conscient des biais qui peuvent nous affecter et de tenter consciemment de les repousser. Cela n’est pas une mince tâche, mais la reconnaissance de ceux-ci est déjà un pas dans la bonne direction.

Le biais cognitif sur lequel je veux vous entretenir plus particulièrement en est un extrêmement intéressant : le biais de complexité.

Essentiellement, celui-ci repose sur la croyance que les choses complexes sont préférables aux choses simples. Dans certaines situations, l’appel de la complexité est attrayant puisqu’il rime avec sophistication. Permettez-moi d’y aller d’un exemple.

 

Voyage au Mexique

Nous sommes en janvier, le mois des nouvelles résolutions, et vous décidez qu’il est temps de perdre une dizaine de livres avant un voyage au Mexique que vous avez prévu dans 2 mois. Vous décidez d’aller consulter deux nutritionnistes différents afin qu’ils vous fassent un plan alimentaire et qu’ils vous épaulent jusqu’à l’atteinte de votre objectif.

Lors de votre premier rendez-vous, le nutritionniste #1 vous mentionne que la perte de poids est extrêmement simple : mangez moins de calories que vous en dépensez. Pour ce faire, il vous suffit de vous concentrer sur les bases : mangez vos portions de fruits et légumes, cessez d’aller au restaurant 5 fois par semaine et diminuez légèrement votre consommation d’alcool. Avec son guide alimentaire simple, vous assure-t-il, vous perdrez vos quelques livres de trop à raison d’une livre par semaine.

Vous vous rendez maintenant à votre rendez-vous avec le nutritionniste #2. Celui-ci vous mentionne d’entrée de jeu que le corps humain est évidemment très complexe, et qu’il a développé une méthode révolutionnaire pour perdre du poids. Celle-ci est basée sur plus de 15 années d’études scientifiques et d’expérimentations. Il se trouve que le nutritionniste #2 a étudié l’effet sur le métabolisme de plus de 300 aliments et suppléments ingérés à diverses heures de la journée, selon les saisons et le niveau de stress de l’individu. Il vous assure que si vous suivez son système, en respectant les ratios de macronutriments déterminés par ses algorithmes et en prenant les suppléments qu’il recommande, votre perdrez du poids en un rien de temps.

Vous savez que vous avez du poids en trop et voulez être certain de le perdre pour avoir belle apparence dans votre nouveau maillot de bain. Quel nutritionniste seriez-vous tenté de choisir? Peu importe votre décision, vous serez d’accord avec moi que la méthode du nutritionniste #2 semble beaucoup plus sophistiquée que celle du #1. Bien des gens choisiront l’approche #2 puisqu’ils associent complexité avec performance supérieure. Même si vous ne comprenez pas vraiment la science derrière la technique du nutritionniste #2, pourquoi se casserait-il autant la tête si sa méthode ne fonctionnait pas mieux que les autres, n’est-ce-pas?

 

Mais qu’est-ce que cela a à voir avec l’investissement?

Dans le domaine de l’investissement boursier, tout comme dans plusieurs domaines de la vie quotidienne, nous avons tendance à croire que les stratégies complexes sont les plus performantes. Après tout, le monde de l’investissement et de la finance sont complexes alors ils doivent nécessiter des solutions complexes pour surperformer.

La réalité, cependant, est tout autrement. La réalité est que la complexité, c’est vendeur. Que ce soit pour un livre, un cours, une stratégie d’investissement, un algorithme de trading ou le choix d’un gestionnaire de portefeuille, nous voulons tous avoir l’impression d’en avoir pour notre argent lorsque nous payons pour quelque chose. Si ce pour quoi nous payons nous paraît trop simple, nous avons l’impression que quelque chose de mieux existe probablement. Quelque part, un individu beaucoup plus intelligent que nous doit bien avoir développé une solution complexe avec des connaissances plus avancées que les nôtres. La complexité a un côté séduisant qui nous attire. L’appel de l’inconnu…

 

«La simplicité est une grande vertu, mais elle exige un travail acharné pour l’atteindre et une éducation pour l’apprécier. Et pour aggraver les choses: la complexité se vend mieux.» – Edsger W. Dijkstra

 

La simplicité de notre cerveau

Comme l’explique Daniel Kahneman dans son excellent livre Thinking, Fast and Slow, le cerveau humain est composé de deux systèmes. Le système 1 est le système rapide, intuitif et automatique, celui que nous utilisons dans tous nos gestes quotidiens. Si je vous demande combien font 2+2, la réponse vous vient immédiatement sans y réfléchir. Le système 2, pour sa part, est le système analytique, celui qui entre en fonction pour les tâches mentales plus complexes. Il agit également comme une sorte de surveillant pour les intuitions que le système 1 lui suggère. Lorsqu’on nous propose une stratégie d’investissement complexe, par exemple, c’est d’abord le système 1 qui considère la situation : «Je ne comprends pas cette stratégie, donc la personne qui me l’explique doit être bien plus compétente que moi dans ce domaine.» Par la suite, le système 2 entre en ligne de compte et poursuit : «Comme cette personne est plus compétente que moi, et qu’elle utilise cette stratégie d’investissement, il me semble logique d’utiliser la même stratégie.»

Opter pour une stratégie complexe est en fait un raccourci mental de notre cerveau. Puisque nous ne sommes pas en mesure de comprendre le fondement de la stratégie, nous acceptons notre ignorance et déléguons la responsabilité à une personne «plus compétente que nous». À l’inverse, une stratégie qui nous semble compréhensible nécessiterait en réalité plus d’efforts mentaux puisque nous serions en mesure de bien l’évaluer et d’en considérer les pours et les contres. Le système 2 est malheureusement très paresseux et préfère accepter l’hypothèse qu’une stratégie compliquée doit probablement être performante.

Le plus grand désavantage d’opter pour une stratégie qu’on ne comprend pas, c’est que nous ne connaissons pas les paramètres qui motivent la décision de vendre ou d’acheter (que ce soit un titre en particulier ou un produit d’investissement comme un fonds négocié en bourse, un fonds commun, etc.). Lors des turbulences sur les marchés, il devient très difficile d’évaluer s’il est temps de vendre, de conserver ou d’acheter davantage. C’est à ce moment que l’investisseur devient enclin à prendre des mauvaises décisions au mauvais moment. Par la suite, il est également laborieux d’évaluer quelles erreurs ont été commises et d’apprendre de celles-ci.

À l’inverse, il est beaucoup plus facile de gérer une stratégie que l’on comprend bien, de ne pas paniquer lors de turbulences et de peaufiner sa stratégie à la suite d’erreurs.

 

Gardez les choses simples

Bien souvent, nous essayons de trouver des solutions complexes à des problèmes qui sont pourtant simples. Une personne très endettée tente de négocier quelques dollars de rabais sur sa facture d’Internet alors qu’elle ne réalise pas qu’elle vit dans une maison bien au-dessus de ses moyens et possède un véhicule de l’année qui lui coûte une fortune. Une autre prend des vitamines chaque matin pour remédier à ses problèmes de santé mais se nourrit de fast-food au bureau tous les midis.

L’important, je crois, est de revenir aux bases même si celles-ci ne sont pas spectaculaires et ne feront pas l’envie des gens autour de vous. Dans bien des cas, les choses simples fonctionnent aussi bien, sinon mieux, que les choses compliquées. Une étude de 2011 intitulée «A Survey of Alternative Equity Index Strategies»[2] a démontré que les stratégies d’investissement simples avec peu de rotation des titres performent aussi bien que les stratégies complexes avec beaucoup de rotation.

Les lecteurs de longue date de notre blog savent que notre stratégie d’investissement est relativement simple. Nous avons une poignée de critères fondamentaux sur lesquels nous nous basons afin de déterminer le potentiel d’une entreprise. Nous avons rarement recours à des modèles financiers extrêmement compliqués (bien que nous soyons capables d’en faire) puisque si nous sommes les seuls à comprendre la science derrière notre analyse, nous attendrons probablement bien longtemps avant que d’autres investisseurs découvrent l’entreprise et poussent son prix à la hausse. À moins, bien sûr, que la complexité de nos analyses pousse nos lecteurs vers le biais de complexité, c’est-à-dire à nous suivre aveuglément. Mais rassurez-vous, là n’est pas notre intention.

Pour conclure, voici les points que je vous suggère de considérer afin de connaître plus de succès en investissement:

  • Trouvez une stratégie simple qui fonctionne
  • Investissez dans ce que vous comprenez
  • Apprenez de vos erreurs et élargissez graduellement votre cercle de compétences
  • Ne croyez pas que tout ce qui est complexe est nécessairement supérieur

 

Pourquoi faire compliqué lorsqu’on peut faire simple, n’est-ce pas?

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Biais_cognitif

[2] https://www.researchaffiliates.com/documents/FAJ_SeptOct_2011_A_Survey_of_Alternative_Equity_Index_Strategies.pdf